Egypte : sauvegarder les acquis de la révolution

•19 octobre 2011 • Laisser un commentaire

Suite à l’incendie d’une église vendredi 30 septembre à Assouan,  une manifestation était organisée par la communauté copte au Caire dimanche passé. Ayant débuté dans le quartier populaire de Shoubra, la marche rassemblant des milliers de manifestants, s’est terminée dans le sang à Maspero en face du bâtiment de la télévision officielle égyptienne. D’abord attaquée par des groupes armés, ce sont finalement les forces armées égyptiennes elles-mêmes qui ont attaqué la foule de manifestants, faisant 25 morts dont 17 coptes et plus de 300 blessés (voir le récit des événements par Sarah Carr dans Al Masry al youm).

Ces violences sont inquiétantes à plusieurs titres. Elles sont bien sûr le signe de la détérioration de la situation pour la communauté copte dans l’ère post-Moubarak, mais elles sont également et avant tout un signe des dangers qui planent sur la jeune démocratie en construction. En effet, cette détérioration n’est pas tant le fait d’extrémistes religieux que le résultat d’une politique menée sciemment par les partisans de l’ancien régime. Les affrontements communautaires aident à légitimer le maintien de la loi d’urgence, donc le tout pouvoir aux militaires.

C’est sans doute là un des plus grands pièges que devra éviter la jeune démocratie. La majorité des Egyptiens est favorable à la liberté de religion et soutient l’entente entre les deux communautés. Mais les foules sont manipulables, surtout par les médias. Et les médias officiels sont encore aux mains de partisans de l’ère Moubarak qui maquillent donc régulièrement la réalité afin de servir leurs objectifs.

Mais les forces révolutionnaires restent néanmoins vigilantes comme le démontre un communiqué émis par 29 personnalités politiques et figures publiques égyptiennes ce jeudi 13 octobre. Selon elles, les événements du 9 octobre ont été entièrement orchestrés par le Conseil Supérieur des Forces Armées (voir le compte-rendu dans The Daily News Egypt du 13 octobre). Interrogé par La Libre ce vendredi, le porte parole du mouvement du 6 avril, Waleed Rashed, donne la même analyse : « Ce qui s’est passé dimanche n’est pas un problème entre musulmans et chrétiens, mais entre l’armée et les chrétiens », « Les coptes ont compris que ce n’était pas les musulmans à l’origine du problème et ont appelé les fidèles à ne pas se venger ». Il explique que les seuls affrontements réels entre musulmans et coptes se déroulent dans des lieux où l’éducation est plus faible. Mais l’Egypte post-Moubarak aspire selon lui à devenir à un Etat civil.

Ces événements démontrent toute la fragilité de la transition égyptienne. L’Union Européenne et ses Etats membres ont un rôle important de soutien à jouer afin de renforcer les garants des acquis de la révolution, et leur permettre d’aller de l’avant. Sans s’ingérer dans les affaires égyptiennes, l’Union Européenne doit donc aujourd’hui trouver les moyens de mettre en œuvre sa nouvelle politique de voisinage, et cela en cohérence avec les valeurs de démocratie et de droits de l’homme qu’elle prétend défendre.(NJO)

Initialement publié sur le site de l’Institut MEDEA, le 14 octobre 2011.

La Palestine à l’ONU : les cartes sont sur la table

•26 septembre 2011 • Laisser un commentaire

Le speech de Mahmoud Abbas vient de se terminer, recevant une vibrante ovation d’une vaste majorité de l’Assemblée Générale des Nations Unies. Le leader palestinien a demandé l’adhésion à part entière de la Palestine au sein de l’organisation. Et pourtant, la messe est dite. Le veto américain tombera tôt ou tard, excluant l’adhésion d’un Etat de Palestine aux Nations Unies. Outre la question de fond que pose l’initiative palestinienne, les réactions par rapport à cette démarche nous révèlent en fait la vraie figure des politiques occidentales au Moyen-Orient.

Dans son allocution à l’Assemblée Générale des Nations Unies, un an après avoir appelé de ses vœux la création d’un Etat palestinien en 2011, Barack Obama a réitéré la position américaine actuelle, calquée sur la position israélienne, que la paix ne peut venir que d’une solution négociée. A un an des présidentielles aux Etats-Unis et d’une possible reconduction de son mandat, cette volte-face américaine entre 2010 et 2011 montre bien le peu de latitude laissée à Barack Obama dans ses décisions de politiques étrangères, spécialement en ce qui concerne Israël.

Face à ce revirement américain, la déception palestinienne est perceptible. Mahmoud Abbas et son équipe ne sont pas à blâmer pour le blocage du processus de négociations, et Obama le sait pertinemment. Depuis la fin du moratoire sur la colonisation fin septembre 2010, le gouvernement israélien n’a fait aucun effort pour freiner la construction de nouveaux logements dans les territoires occupés. En adoptant une attitude aussi, le parrain du processus de paix, qu’étaient les Etats-Unis, ne pourra plus jamais s’affirmer comme arbitre neutre de la situation.

De son côté, Nicolas Sarkozy s’est exprimé devant la même assemblée, proposant à la Palestine d’acquérir non pas le statut d’Etat membre, mais celui d’Etat observateur. Le président français propose la solution – connue depuis longtemps par l’OLP – qui permet d’éviter l’introduction de la demande auprès du Conseil de Sécurité, et donc d’éviter aux Etats-Unis de devoir imposer leur veto. Une solution qui montre également que l’Union Européenne n’a pas réussi à s’accorder,  et a finalement trouvé une position intermédiaire qui semble arranger tout le monde.

En effet, un Etat non membre a en soi une certaine charge symbolique, mais également, par le caractère étatique qu’il confère donne accès à la ratification de certains traités, dont celui de la Cour pénale internationale. Néanmoins, étant donné qu’une telle éventualité est justement ce qui effraie Israël, il est probable qu’un statut spécial soit accordé à la Palestine, qui exclue la possibilité de telles démarches. Il faudra donc analyser les conditions de l’adhésion de la Palestine à l’ONU en tant qu’Etat non membre avant de se réjouir.

Les Palestiniens, dont certains étaient déjà sceptiques sur la démarche de l’Autorité Palestinienne, n’y verront finalement qu’un énième artifice pour éviter de leur donner l’indépendance pleine et entière. Pour la plupart, être Etat membre ou non membre à l’ONU ne change en effet rien à l’occupation israélienne qu’ils subissent quotidiennement. Le  relatif échec de l’initiative palestinienne à l’ONU risque enfin de donner le coup de grâce à la vieille garde du Fatah qui entoure le Président de l’Autorité Palestinienne, et par extension à décrédibiliser l’ensemble de l’institution.

Ayant quasiment vidé de son sens la démarche palestinienne, la communauté internationale donne donc à nouveau la priorité à des négociations. Des négociations qui doivent aujourd’hui prendre place dans un contexte des plus difficiles. Et si ni Etats-Unis, ni Union Européenne ne sont capables d’assurer le rôle de parrain neutre du processus de paix, quel avenir lui est destiné ? L’Union Européenne a montré par le passé qu’elle était un acteur faible sur la scène internationale. Les choses pourraient pourtant changer. Autant la situation sur la scène israélo-palestinienne que le printemps arabe exigent des réformes et des actions qu’elle ne semble en définitive pas en mesure de réaliser.(NJO)

Initialement publié sur le site de l’Institut MEDEA (23/9/2011).

Le printemps palestinien

•1 août 2011 • Laisser un commentaire

Le 17 décembre dernier à Sidi Bouzid en Tunisie, Mohammed Bouazizi ne trouvait pas d’autre solution que de s’immoler par le feu pour mettre fin à une vie sans avenir. Aurait-il pu imaginer les conséquences de son geste sur la région ? En effet, un mois après sa mort, le Président tunisien Ben Ali fuit le pays, forcé par son propre peuple et l’armée. Et depuis, les uns après les autres tel un jeu de domino,  les régimes arabes sont secoués: Egypte, Yémen, Bahrein, Libye, Syrie…   Les peuples défient leurs dirigeants au nom des mots d’ordre de liberté, de justice et de dignité.

Les premiers temps du printemps arabe ont été enthousiasmants, mais une ombre demeurait,  celle de l’occupation israélienne de la Palestine. Parmi tous ces soulèvements, le peuple palestinien demeurait étonnamment en reste. Pourtant, faut-il rappeler que ce sont les Palestiniens qui les premiers se sont ainsi soulevés ? Déjà en 1936, la grande révolte arabe avait vu les Arabes de Palestine protester pacifiquement à la fois contre la présence anglaise et la présence juive sur leur terre ancestrale. En 1987, les Palestiniens des territoires occupés déclenchaient l’Intifada, mot arabe signifiant soulèvement et aujourd’hui repris par les peuples arabes en révolte.

Mais si le printemps arabe dans ses débuts semblait ignorer les Palestiniens, ces derniers semblent aujourd’hui commencer à en sentir le souffle.

 

Changements géopolitiques

Avant de regarder de plus prêt les événements qui ont eu lieu au sein même des Territoires Palestiniens Occupés, il est nécessaire de souligner l’impact des révolutions arabes sur la carte géopolitique de la région.

Si la chute du régime tunisien n’eut qu’un impact limité sur la Palestine – via le bureau de l’OLP encore aujourd’hui accueilli à Tunis, la fuite de Moubarak a quant à elle ouvert des perspectives de changements  bien plus importantes. Le régime du raïs jouait en effet un double jeu depuis longtemps, s’enflammant d’une part contre l’ennemi israélien dans des discours destinés à convaincre son peuple, il continuait d’autre part à plier l’échine devant les demandes israélo-américaines. L’Egypte maintenait par ailleurs l’étanchéité de sa frontière avec Gaza de peur d’un renforcement des Frères Musulmans en Egypte.

La chute de Moubarak remet toute cette politique en question. Le 1er mai dernier, Nabil Al Arabi, chef de la diplomatie égyptienne, a ainsi appelé à une réouverture permanente du terminal de Rafah. Les manifestations récentes des Egyptiens devant l’ambassade israélienne au Caire montre la sympathie des peuples arabes vis-à-vis de leurs voisins palestiniens et la pression qu’ils sont résolus à mettre sur le nouveau régime à ce propos.

D’un autre côté, la crise syrienne peut également avoir des conséquences sur la géopolitique régionale.  Le régime de Bachar al Assad maintient en effet des liens forts avec l’Iran et sert de terre d’exil à des mouvements tels que le Hamas et le Hezbollah. Néanmoins si une perspective de changement de régime peut signifier une mise à mal de ces mouvements, elle est aussi de nature à faire peur à Israël, ce dernier préférant la stabilité d’un ennemi connu à l’incertitude du changement.

Depuis le début des révoltes arabes, Israël montre en effet des signes de nervosité. La colonisation s’accentue, l’armée se prépare. Le gouvernement Netanyahou semble enfin se rendre compte que la politique qu’il mène a un prix qu’il faudra un jour payer. Afin de se prémunir contre d’éventuels revers futurs, sa stratégie semble donc d’engranger les plus possible de faits sur le terrain.

 

La réconciliation palestinienne vue par le caricaturiste brésilien Latuff

Réconciliation

Du côté palestinien, l’atmosphère était jusqu’il y a peu anormalement calme. Mais si rien ne se passait, ce n’était pas faute de prévoir quelque chose. La révolte sourde en permanence au sein du peuple palestinien, la plupart diront d’ailleurs que le soulèvement est aujourd’hui inévitable. Mais le mouvement de résistance y a atteint la maturité nécessaire pour sentir que le soulèvement en question n’est pas possible tout de suite. C’est pourquoi, les Palestiniens ont emboîté le pas à leurs voisins arabes au rythme d’un autre slogan : au désormais traditionnel « le peuple veut la chute du régime », ils ont préféré « le peuple veut mettre fin à la division».

Le mouvement contre la division lancé le 15 mars dernier semble avoir été entendu puisque le Fatah et le Hamas ont fini par conclure un accord de réconciliation mettant fin à quatre ans de division intra-palestinienne. Les dirigeants ont sans doute entendu leur peuple, mais ont également évalué leurs positions. Cette réconciliation vient à point pour un Hamas mis à mal par le vacillement du régime de Damas, et un Fatah dont la légitimité était sérieusement érodée par les échecs de sa politique et la vague de protestation qui traverse la région.

L’accord établi le 4 mai au Caire est encore très vague et fragile, mais les manifestations de joie qui l’ont suivie en Cisjordanie et à Gaza prouvent que telle était en tous cas la volonté du peuple palestinien.

 

Vers une troisième Intifada ?

Depuis quelques semaines déjà, une page Facebook était apparue appelant les Palestiniens et leurs amis internationaux à déclencher une troisième Intifada le 15 mai. Même si Israël a tenté de faire supprimer la page, rares étaient ceux qui croyaient qu’une réelle Intifada serait lancée ce jour-là.

Néanmoins, le 15 mai ne s’est pas déroulé dans le calme, loin de là. Il faut rappeler que le 15 mai est la date retenue par les Palestiniens pour la commémoration de la Nakba (catastrophe en arabe), c’est-à-dire leur expulsion de la Palestine en 1948. Cette date symbolique, additionnée à l’appel à une troisième Intifada et à l’unification récente des factions politiques palestiniennes contribuèrent à mettre les forces israéliennes sur le qui vive. Et pourtant, alors que tout le monde, Israéliens compris, avaient les yeux rivés sur les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, le mouvement est venu d’ailleurs. En effet des milliers de réfugiés Palestiniens du Liban et de Syrie ont tenté – et parfois réussi – de passer la frontière, exerçant ainsi de facto leur droit au retour sur la terre de Palestine. Ce moment symbolique est néanmoins resté bref puisque l’armée israélienne n’a pas hésité à tirer à balles réelles faisant une dizaine de morts et des centaines de blessés. Une répression qui n’a pas découragé les mêmes d’à nouveau tenter l’expérience le 5 juin pour commémorer le début de la guerre de 1967.

 

Le printemps arabe n’a donc pas oublié la Palestine. Une fenêtre d’opportunité semble en effet s’ouvrir aujourd’hui pour les Palestiniens. Elle est due à la fois aux révoltes arabes, mais aussi à une politique israélienne qui s’auto-discrédite et un mouvement mondial pour le Boycott, le Désinvestissement et les Sanctions (BDS) qui ne cesse de se renforcer. De plus, des débats ont actuellement lieu au sein des diplomaties du monde pour soutenir la candidature de la Palestine à l’accès au statut de membre à part entière à l’ONU en septembre prochain. Une lueur d’optimisme apparait donc soudain pour un peuple qui lutte stoïquement depuis plus de soixante ans pour la liberté, la justice et la dignité.(NJO)

Initialement publié dans le SCIlophone (trimestriel du SCI – Projets internationaux), n°51, juin-juillet-août 2011.

L’UE n’assume pas

•10 juillet 2011 • Laisser un commentaire

Ces derniers jours, deux actions citoyennes ont ramené la question palestinienne au devant de l’actualité. Une deuxième flottille de la Liberté a tout d’abord essayé de s’élancer vers Gaza afin de briser le blocus imposé par Israël à la population palestinienne. Ensuite, ce vendredi 8 juillet, 600 militants ont décidé de s’envoler en même temps vers Tel Aviv afin d’attirer l’attention sur les restrictions d’accès imposées par Israël au reste du territoire palestinien, c’est-à-dire Jérusalem-Est et la Cisjordanie. Loin de trouver un soutien auprès de l’UE, ces actions n’y ont rencontré qu’un perturbant silence, voire des freins clairs.

Il y a une semaine, la Grèce annonçait qu’elle ne laisserait pas partir la deuxième flottille humanitaire vers Gaza. La presse révélait au même instant la tenue d’exercices aériens conjoints des armées israéliennes et grecques. La Grèce, affaiblie,  a cédé aux pressions israéliennes. Ce vendredi, c’est par les airs que des militants ont essayé d’atteindre les territoires palestiniens suite à l’invitation émise par une quinzaine d’ONG palestiniennes. Israël a utilisé le même procédé que pour la flottille : des pressions afin que le contrôle et les restrictions de passage soit effectués par d’autres, en l’occurrence les compagnies aériennes.

La Grèce et les compagnies aériennes semblent donc avaliser les restrictions de passage imposées par Israël, et même les aider. Et pendant ce temps-là, l’UE ne dit rien.

Le silence de l’UE est éloquent. Certes, il serait étonnant de voir l’UE soutenir ouvertement la flottille. Mais à en juger à la dernière affirmation du Quartet datant du 2 juillet, cette dernière a même décidé cette fois-ci de prendre parti pour Israël : « Le Quartet regrette les blessés et les morts causés par la flottille 2010, appelle à la retenue et demande à tous les gouvernements concernés d’user de leur influence pour décourager de futures flottilles, qui risquent la sécurité de leurs participants, et comportent des risques d’escalade ». Rappelons que la première des provocations est le blocus imposé par Israël et non la flottille !

Pour ajouter une pincée d’absurde, Catherine Ashton a encore rappelé mercredi après-midi au Parlement Européen qu’elle soulignait « le besoin d’ouvrir les passages » vers la Bande de Gaza. La position de l’UE est claire sur le sujet, mais ces paroles restent vaines. L’UE ou ses Etats membres n’ont jamais entrepris aucune action pour faire pression sur Israël afin qu’il lève le blocus.

Si l’UE et ses Etats membres ne font rien, qu’ils empêchent également leurs citoyens d’agir, que reste-t-il donc comme action possible pour que cesse le blocus ? A l’UE d’en juger et d’y répondre.

Initialement publié sur le site de MEDEA, 8 juillet 2011.

Jérusalem-Est, capitale confisquée

•10 juillet 2011 • Laisser un commentaire

La question de Jérusalem a toujours été l’un des nœuds les plus épineux du conflit opposant Israéliens et Palestiniens. L’Etat d’Israël la déclare sa « capitale une et indivisible », les Palestiniens veulent quant à eux faire de Jérusalem-Est leur capitale. Un problème qui semble inextricable, mais que le droit international règle pourtant très simplement.

Quelques mots d’histoire

Le plan de partage des Nations Unies de 1947 établissait  un « corpus separatum » [1] sur l’ensemble de la région de Jérusalem, ainsi que Bethléem. Mais avant que ne soit proclamé l’Etat d’Israël, les forces sionistes avaient déjà conquis la partie ouest de la ville et établi un couloir reliant la plaine côtière à la ville. Le statut de « corpus separatum » était donc déjà mis à mal, si pas ignoré par les autorités sionistes. La déclaration d’indépendance d’Israël du 14 mai 1948 et la guerre qui la suivit ne firent qu’entériner cet état de fait. La ligne d’armistice de 1949, ou Ligne verte, divisa donc Jérusalem en deux parties, la partie Ouest sous contrôle israélien, et la partie Est sous contrôle transjordanien.

Cette situation perdura jusqu’en 1967. Cette année-là, l’armée israélienne conquit en six jours  l’ensemble des territoires palestiniens – Jérusalem-Est, Cisjordanie et bande de Gaza – ainsi que le Sinaï égyptien et le Golan syrien. Dès lors, la ville se trouva sous administration israélienne. Cet état de fait fut entériné le 30 décembre 1980 par le parlement israélien, la Knesset avec l’adoption de la « Loi de Jérusalem », une des lois fondamentales du pays, proclamant Jérusalem capitale éternelle, une et indivisible de l’Etat d’Israël. Nous verrons plus bas que cette annexion n’a jamais été reconnue par la communauté internationale.

Dépossession et  judaïsation

Depuis 1967, la politique israélienne menée à Jérusalem a été une politique de faits accomplis destinée à changer le rapport démographique dans la ville et consistant à judaïser la ville, afin que la souveraineté israélienne ne puisse plus y être mise en question.

Pour ce faire, une des premières mesures mises en place par le gouvernement israélien fut d’élargir les limites de la municipalité, principalement à l’Est, tout en colonisant l’espace annexé. De 6,5 km² avant 1967, la municipalité est alors passée à une superficie de 108 km², avec pour objectif d’englober le plus de terres avec le moins d’habitants palestiniens. Ainsi si les villages palestiniens de Beit Hanina, Shu’fat, Sur Baher, Beit Safafa sont aujourd’hui inclus dans le « Grand Jérusalem », les agglomérations palestiniennes plus peuplées d’Ar Ram, Abu Dis, Izzariya et du camp de Qalandia en ont été exclues. Cet agrandissement de la municipalité eut également pour conséquence d’ôter à la Cisjordanie 28 % de son territoire[2].

Suite à l’annexion de la ville, les autorités israéliennes procédèrent à un recensement des Palestiniens. Seuls ceux qui étaient alors présents à Jérusalem obtinrent alors le statut de résidents permanents de la ville. Ceux qui pour des raisons d’études, de travail, d’exil temporaire ne s’y trouvaient pas se virent refuser ce statut et rejetés hors des frontières de la ville

A ces méthodes, l’ONG israélienne pour les droits de l’homme, B’tselem, en rajoute quatre autres par lesquelles Israël vise à atteindre son objectif de judaïsation de la ville. Premièrement, l’Etat entend isoler Jérusalem-Est du reste de la Cisjordanie, notamment par la construction du Mur et de checkpoints qui séparent les Palestiniens de leurs proches et/ou de leur occupation principale. Deuxièmement, les autorités israéliennes n’accordent que rarement, voire jamais de permis de construire aux Palestiniens de Jérusalem, qui au contraire font l’objet d’ordres d’expropriation  et de destruction. Troisièmement, la loi des « présents absents » permet de révoquer la résidence ou les avantages sociaux aux Palestiniens qui restent  à l’étranger pendant au moins sept ans, ou qui sont incapables de prouver que leur centre principal de vie est à Jérusalem. Enfin, le budget alloué à la municipalité de Jérusalem est inéquitablement réparti entre les deux parties de la ville, avec des effets néfastes sur les infrastructures et les services à Jérusalem-Est.

Un rapport de 2010 établi par les consuls européens sur Jérusalem note qu’entre 1967 et 2010, quelques 14.000 Palestiniens de Jérusalem se sont ainsi vu retirer leur statut de résidents[3].

Colonisation intensive

A ces mesures administratives visant à inverser la carte démographique de la ville, se rajoute une colonisation israélienne intensive de la vieille ville et des quartiers de la partie est de la ville.

 

Dans le quartier de Sheikh Jarrah, au nord de la vieille ville, une soixantaine de Palestiniens ont déjà été expulsées, fin 2009, de leurs maisons réclamées par des groupes de colons prétendant en être les propriétaires du temps des Ottomans. Vingt-quatre autres familles, soit environ cinq cents Palestiniens risquent la même expulsion forcée. Comme l’expliquait Sherihan Hanoun, une jeune fille membre d’une des familles expulsées du quartier, lors de son passage à Bruxelles en mars dernier, sa famille a mené une action en justice afin d’empêcher leur expulsion et a réussi à démontrer que les titres de propriétés présentés par les colons étaient des faux. Il s’agissait d’une preuve solide, mais arrivant trop tard selon le juge israélien. Sherihan vit aujourd’hui dans la rue avec le reste de sa famille[4].

 

Le quartier de Silwan, au sud de Jérusalem, a quant à lui le malheur d’avoir été construit sur les prétendus « Jardins de  la cité de David ». Des pans de rue entiers se sont déjà affaissés du fait de fouilles archéologiques menées sous le quartier. Les 50.000 habitants palestiniens sont par ailleurs harassés par les quelques 500 colons venus s’installer aux abords de l’ancienne « cité de David », des colons qui bénéficient bien entendu de la protection de l’armée[5].

 

Le tramway israélien, qui sera mis en circulation cet été pour relier Jérusalem-Ouest aux colonies de Jérusalem constitue également une infraction à la IVe convention de Genève puisqu’il établit une structure permanente sur un territoire internationalement reconnu comme occupé. Aucun arrêt du tram n’a en outre été prévu dans les quartiers arabes.

Incohérence européenne

Face à cette politique des faits accomplis, jamais interrompue depuis 1967, la communauté internationale demeure anormalement silencieuse malgré une position généralement claire sur le statut de Jérusalem. Aucune instance internationale n’a en effet jamais reconnu Jérusalem comme étant la capitale d’Israël. L’Union européenne reconnaît, dans ses déclarations successives, que Jérusalem-Est est un territoire occupé, et qu’il est appelé à devenir la capitale du futur Etat palestinien. Et tout en condamnant régulièrement la politique menée par Israël à Jérusalem-Est, ces paroles demeurent sans conséquences, puisqu’elles ne sont suivies d’aucunes sanctions.

Chaque année, les consuls européens établis à Jérusalem et Ramallah émettent un rapport analysant le développement de la situation dans la ville[6]. Ces rapports n’ont jamais été publiés par l’UE ni engendré de réaction vis-à-vis d’Israël. Selon le dernier rapport, resté dans un tiroir de l’administration européenne mais divulgué en décembre 2010 par la chaîne de télévision anglaise, BBC, « l’extension continue des colonies, le zonage et la planification restrictives et les démolitions et évictions incessantes n’ont pas seulement des conséquences humanitaires graves, elles sapent également la présence palestinienne à Jérusalem-Est ». En réponse, le rapport appelle à des actions internationales urgentes pour arrêter la politique de faits accomplis menée par Israël. Ce rapport n’est pas le seul à mettre en exergue l’urgence de la situation vécue par la population palestinienne de Jérusalem. En mars 2011, un rapport d’OCHA (Office for the Coordination of Humanitarian Affairs – occupied Palestinian territory) soulignait également la vulnérabilité de la population palestinienne de la ville, ainsi que la séparation grandissante entre Jérusalem-Est et le reste des territoires Palestiniens occupés[7]. Sans une action internationale rapide, la probabilité de voir la capitale du futur Etat palestinien s’établir à Jérusalem-Est s’évanouira.

Initalement publié dans DLM/Demain le Monde n°8, juillet-août 2011.


[1] Résolution 181 de l’ONU, Troisième partie, section A. Régime spécial : La ville de Jérusalem sera constituée en corpus separatum sous un régime international spécial et sera administrée par les Nations-Unies. Le Conseil de tutelle sera désigné pour assurer, au nom de l’Organisation des Nations-Unies, les fonctions d’autorité chargée de l’administration.

[2] Les chiffres sont issus du rapport sur Jérusalem publié en 2007 par PASSIA (Palestinian Academic Society for the Study of International Affairs)

[3] EU Head of Mission note, publié par BBC News le 10 janvier 2011.

[4] Dispossession and Eviction in Jerusalem: the cases and stories of Sheikh Jarrah, rapport publié en décembre 2009 par the Civic Coalition for Defending of Palestinian’s Right in Jerusalem.

[5] East Jerusalem – Key Humanitarian Concerns, OCHA special focus March 2011.Case study : Mass demolitions pendaing in Al Bustan area of Silwan.

[6] Voir note 3.

[7] Voir note 5.

 
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