Jérusalem-Est, capitale confisquée

La question de Jérusalem a toujours été l’un des nœuds les plus épineux du conflit opposant Israéliens et Palestiniens. L’Etat d’Israël la déclare sa « capitale une et indivisible », les Palestiniens veulent quant à eux faire de Jérusalem-Est leur capitale. Un problème qui semble inextricable, mais que le droit international règle pourtant très simplement.

Quelques mots d’histoire

Le plan de partage des Nations Unies de 1947 établissait  un « corpus separatum » [1] sur l’ensemble de la région de Jérusalem, ainsi que Bethléem. Mais avant que ne soit proclamé l’Etat d’Israël, les forces sionistes avaient déjà conquis la partie ouest de la ville et établi un couloir reliant la plaine côtière à la ville. Le statut de « corpus separatum » était donc déjà mis à mal, si pas ignoré par les autorités sionistes. La déclaration d’indépendance d’Israël du 14 mai 1948 et la guerre qui la suivit ne firent qu’entériner cet état de fait. La ligne d’armistice de 1949, ou Ligne verte, divisa donc Jérusalem en deux parties, la partie Ouest sous contrôle israélien, et la partie Est sous contrôle transjordanien.

Cette situation perdura jusqu’en 1967. Cette année-là, l’armée israélienne conquit en six jours  l’ensemble des territoires palestiniens – Jérusalem-Est, Cisjordanie et bande de Gaza – ainsi que le Sinaï égyptien et le Golan syrien. Dès lors, la ville se trouva sous administration israélienne. Cet état de fait fut entériné le 30 décembre 1980 par le parlement israélien, la Knesset avec l’adoption de la « Loi de Jérusalem », une des lois fondamentales du pays, proclamant Jérusalem capitale éternelle, une et indivisible de l’Etat d’Israël. Nous verrons plus bas que cette annexion n’a jamais été reconnue par la communauté internationale.

Dépossession et  judaïsation

Depuis 1967, la politique israélienne menée à Jérusalem a été une politique de faits accomplis destinée à changer le rapport démographique dans la ville et consistant à judaïser la ville, afin que la souveraineté israélienne ne puisse plus y être mise en question.

Pour ce faire, une des premières mesures mises en place par le gouvernement israélien fut d’élargir les limites de la municipalité, principalement à l’Est, tout en colonisant l’espace annexé. De 6,5 km² avant 1967, la municipalité est alors passée à une superficie de 108 km², avec pour objectif d’englober le plus de terres avec le moins d’habitants palestiniens. Ainsi si les villages palestiniens de Beit Hanina, Shu’fat, Sur Baher, Beit Safafa sont aujourd’hui inclus dans le « Grand Jérusalem », les agglomérations palestiniennes plus peuplées d’Ar Ram, Abu Dis, Izzariya et du camp de Qalandia en ont été exclues. Cet agrandissement de la municipalité eut également pour conséquence d’ôter à la Cisjordanie 28 % de son territoire[2].

Suite à l’annexion de la ville, les autorités israéliennes procédèrent à un recensement des Palestiniens. Seuls ceux qui étaient alors présents à Jérusalem obtinrent alors le statut de résidents permanents de la ville. Ceux qui pour des raisons d’études, de travail, d’exil temporaire ne s’y trouvaient pas se virent refuser ce statut et rejetés hors des frontières de la ville

A ces méthodes, l’ONG israélienne pour les droits de l’homme, B’tselem, en rajoute quatre autres par lesquelles Israël vise à atteindre son objectif de judaïsation de la ville. Premièrement, l’Etat entend isoler Jérusalem-Est du reste de la Cisjordanie, notamment par la construction du Mur et de checkpoints qui séparent les Palestiniens de leurs proches et/ou de leur occupation principale. Deuxièmement, les autorités israéliennes n’accordent que rarement, voire jamais de permis de construire aux Palestiniens de Jérusalem, qui au contraire font l’objet d’ordres d’expropriation  et de destruction. Troisièmement, la loi des « présents absents » permet de révoquer la résidence ou les avantages sociaux aux Palestiniens qui restent  à l’étranger pendant au moins sept ans, ou qui sont incapables de prouver que leur centre principal de vie est à Jérusalem. Enfin, le budget alloué à la municipalité de Jérusalem est inéquitablement réparti entre les deux parties de la ville, avec des effets néfastes sur les infrastructures et les services à Jérusalem-Est.

Un rapport de 2010 établi par les consuls européens sur Jérusalem note qu’entre 1967 et 2010, quelques 14.000 Palestiniens de Jérusalem se sont ainsi vu retirer leur statut de résidents[3].

Colonisation intensive

A ces mesures administratives visant à inverser la carte démographique de la ville, se rajoute une colonisation israélienne intensive de la vieille ville et des quartiers de la partie est de la ville.

 

Dans le quartier de Sheikh Jarrah, au nord de la vieille ville, une soixantaine de Palestiniens ont déjà été expulsées, fin 2009, de leurs maisons réclamées par des groupes de colons prétendant en être les propriétaires du temps des Ottomans. Vingt-quatre autres familles, soit environ cinq cents Palestiniens risquent la même expulsion forcée. Comme l’expliquait Sherihan Hanoun, une jeune fille membre d’une des familles expulsées du quartier, lors de son passage à Bruxelles en mars dernier, sa famille a mené une action en justice afin d’empêcher leur expulsion et a réussi à démontrer que les titres de propriétés présentés par les colons étaient des faux. Il s’agissait d’une preuve solide, mais arrivant trop tard selon le juge israélien. Sherihan vit aujourd’hui dans la rue avec le reste de sa famille[4].

 

Le quartier de Silwan, au sud de Jérusalem, a quant à lui le malheur d’avoir été construit sur les prétendus « Jardins de  la cité de David ». Des pans de rue entiers se sont déjà affaissés du fait de fouilles archéologiques menées sous le quartier. Les 50.000 habitants palestiniens sont par ailleurs harassés par les quelques 500 colons venus s’installer aux abords de l’ancienne « cité de David », des colons qui bénéficient bien entendu de la protection de l’armée[5].

 

Le tramway israélien, qui sera mis en circulation cet été pour relier Jérusalem-Ouest aux colonies de Jérusalem constitue également une infraction à la IVe convention de Genève puisqu’il établit une structure permanente sur un territoire internationalement reconnu comme occupé. Aucun arrêt du tram n’a en outre été prévu dans les quartiers arabes.

Incohérence européenne

Face à cette politique des faits accomplis, jamais interrompue depuis 1967, la communauté internationale demeure anormalement silencieuse malgré une position généralement claire sur le statut de Jérusalem. Aucune instance internationale n’a en effet jamais reconnu Jérusalem comme étant la capitale d’Israël. L’Union européenne reconnaît, dans ses déclarations successives, que Jérusalem-Est est un territoire occupé, et qu’il est appelé à devenir la capitale du futur Etat palestinien. Et tout en condamnant régulièrement la politique menée par Israël à Jérusalem-Est, ces paroles demeurent sans conséquences, puisqu’elles ne sont suivies d’aucunes sanctions.

Chaque année, les consuls européens établis à Jérusalem et Ramallah émettent un rapport analysant le développement de la situation dans la ville[6]. Ces rapports n’ont jamais été publiés par l’UE ni engendré de réaction vis-à-vis d’Israël. Selon le dernier rapport, resté dans un tiroir de l’administration européenne mais divulgué en décembre 2010 par la chaîne de télévision anglaise, BBC, « l’extension continue des colonies, le zonage et la planification restrictives et les démolitions et évictions incessantes n’ont pas seulement des conséquences humanitaires graves, elles sapent également la présence palestinienne à Jérusalem-Est ». En réponse, le rapport appelle à des actions internationales urgentes pour arrêter la politique de faits accomplis menée par Israël. Ce rapport n’est pas le seul à mettre en exergue l’urgence de la situation vécue par la population palestinienne de Jérusalem. En mars 2011, un rapport d’OCHA (Office for the Coordination of Humanitarian Affairs – occupied Palestinian territory) soulignait également la vulnérabilité de la population palestinienne de la ville, ainsi que la séparation grandissante entre Jérusalem-Est et le reste des territoires Palestiniens occupés[7]. Sans une action internationale rapide, la probabilité de voir la capitale du futur Etat palestinien s’établir à Jérusalem-Est s’évanouira.

Initalement publié dans DLM/Demain le Monde n°8, juillet-août 2011.


[1] Résolution 181 de l’ONU, Troisième partie, section A. Régime spécial : La ville de Jérusalem sera constituée en corpus separatum sous un régime international spécial et sera administrée par les Nations-Unies. Le Conseil de tutelle sera désigné pour assurer, au nom de l’Organisation des Nations-Unies, les fonctions d’autorité chargée de l’administration.

[2] Les chiffres sont issus du rapport sur Jérusalem publié en 2007 par PASSIA (Palestinian Academic Society for the Study of International Affairs)

[3] EU Head of Mission note, publié par BBC News le 10 janvier 2011.

[4] Dispossession and Eviction in Jerusalem: the cases and stories of Sheikh Jarrah, rapport publié en décembre 2009 par the Civic Coalition for Defending of Palestinian’s Right in Jerusalem.

[5] East Jerusalem – Key Humanitarian Concerns, OCHA special focus March 2011.Case study : Mass demolitions pendaing in Al Bustan area of Silwan.

[6] Voir note 3.

[7] Voir note 5.

~ par natjanne sur 10 juillet 2011.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :