Le printemps palestinien

Le 17 décembre dernier à Sidi Bouzid en Tunisie, Mohammed Bouazizi ne trouvait pas d’autre solution que de s’immoler par le feu pour mettre fin à une vie sans avenir. Aurait-il pu imaginer les conséquences de son geste sur la région ? En effet, un mois après sa mort, le Président tunisien Ben Ali fuit le pays, forcé par son propre peuple et l’armée. Et depuis, les uns après les autres tel un jeu de domino,  les régimes arabes sont secoués: Egypte, Yémen, Bahrein, Libye, Syrie…   Les peuples défient leurs dirigeants au nom des mots d’ordre de liberté, de justice et de dignité.

Les premiers temps du printemps arabe ont été enthousiasmants, mais une ombre demeurait,  celle de l’occupation israélienne de la Palestine. Parmi tous ces soulèvements, le peuple palestinien demeurait étonnamment en reste. Pourtant, faut-il rappeler que ce sont les Palestiniens qui les premiers se sont ainsi soulevés ? Déjà en 1936, la grande révolte arabe avait vu les Arabes de Palestine protester pacifiquement à la fois contre la présence anglaise et la présence juive sur leur terre ancestrale. En 1987, les Palestiniens des territoires occupés déclenchaient l’Intifada, mot arabe signifiant soulèvement et aujourd’hui repris par les peuples arabes en révolte.

Mais si le printemps arabe dans ses débuts semblait ignorer les Palestiniens, ces derniers semblent aujourd’hui commencer à en sentir le souffle.

 

Changements géopolitiques

Avant de regarder de plus prêt les événements qui ont eu lieu au sein même des Territoires Palestiniens Occupés, il est nécessaire de souligner l’impact des révolutions arabes sur la carte géopolitique de la région.

Si la chute du régime tunisien n’eut qu’un impact limité sur la Palestine – via le bureau de l’OLP encore aujourd’hui accueilli à Tunis, la fuite de Moubarak a quant à elle ouvert des perspectives de changements  bien plus importantes. Le régime du raïs jouait en effet un double jeu depuis longtemps, s’enflammant d’une part contre l’ennemi israélien dans des discours destinés à convaincre son peuple, il continuait d’autre part à plier l’échine devant les demandes israélo-américaines. L’Egypte maintenait par ailleurs l’étanchéité de sa frontière avec Gaza de peur d’un renforcement des Frères Musulmans en Egypte.

La chute de Moubarak remet toute cette politique en question. Le 1er mai dernier, Nabil Al Arabi, chef de la diplomatie égyptienne, a ainsi appelé à une réouverture permanente du terminal de Rafah. Les manifestations récentes des Egyptiens devant l’ambassade israélienne au Caire montre la sympathie des peuples arabes vis-à-vis de leurs voisins palestiniens et la pression qu’ils sont résolus à mettre sur le nouveau régime à ce propos.

D’un autre côté, la crise syrienne peut également avoir des conséquences sur la géopolitique régionale.  Le régime de Bachar al Assad maintient en effet des liens forts avec l’Iran et sert de terre d’exil à des mouvements tels que le Hamas et le Hezbollah. Néanmoins si une perspective de changement de régime peut signifier une mise à mal de ces mouvements, elle est aussi de nature à faire peur à Israël, ce dernier préférant la stabilité d’un ennemi connu à l’incertitude du changement.

Depuis le début des révoltes arabes, Israël montre en effet des signes de nervosité. La colonisation s’accentue, l’armée se prépare. Le gouvernement Netanyahou semble enfin se rendre compte que la politique qu’il mène a un prix qu’il faudra un jour payer. Afin de se prémunir contre d’éventuels revers futurs, sa stratégie semble donc d’engranger les plus possible de faits sur le terrain.

 

La réconciliation palestinienne vue par le caricaturiste brésilien Latuff

Réconciliation

Du côté palestinien, l’atmosphère était jusqu’il y a peu anormalement calme. Mais si rien ne se passait, ce n’était pas faute de prévoir quelque chose. La révolte sourde en permanence au sein du peuple palestinien, la plupart diront d’ailleurs que le soulèvement est aujourd’hui inévitable. Mais le mouvement de résistance y a atteint la maturité nécessaire pour sentir que le soulèvement en question n’est pas possible tout de suite. C’est pourquoi, les Palestiniens ont emboîté le pas à leurs voisins arabes au rythme d’un autre slogan : au désormais traditionnel « le peuple veut la chute du régime », ils ont préféré « le peuple veut mettre fin à la division».

Le mouvement contre la division lancé le 15 mars dernier semble avoir été entendu puisque le Fatah et le Hamas ont fini par conclure un accord de réconciliation mettant fin à quatre ans de division intra-palestinienne. Les dirigeants ont sans doute entendu leur peuple, mais ont également évalué leurs positions. Cette réconciliation vient à point pour un Hamas mis à mal par le vacillement du régime de Damas, et un Fatah dont la légitimité était sérieusement érodée par les échecs de sa politique et la vague de protestation qui traverse la région.

L’accord établi le 4 mai au Caire est encore très vague et fragile, mais les manifestations de joie qui l’ont suivie en Cisjordanie et à Gaza prouvent que telle était en tous cas la volonté du peuple palestinien.

 

Vers une troisième Intifada ?

Depuis quelques semaines déjà, une page Facebook était apparue appelant les Palestiniens et leurs amis internationaux à déclencher une troisième Intifada le 15 mai. Même si Israël a tenté de faire supprimer la page, rares étaient ceux qui croyaient qu’une réelle Intifada serait lancée ce jour-là.

Néanmoins, le 15 mai ne s’est pas déroulé dans le calme, loin de là. Il faut rappeler que le 15 mai est la date retenue par les Palestiniens pour la commémoration de la Nakba (catastrophe en arabe), c’est-à-dire leur expulsion de la Palestine en 1948. Cette date symbolique, additionnée à l’appel à une troisième Intifada et à l’unification récente des factions politiques palestiniennes contribuèrent à mettre les forces israéliennes sur le qui vive. Et pourtant, alors que tout le monde, Israéliens compris, avaient les yeux rivés sur les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, le mouvement est venu d’ailleurs. En effet des milliers de réfugiés Palestiniens du Liban et de Syrie ont tenté – et parfois réussi – de passer la frontière, exerçant ainsi de facto leur droit au retour sur la terre de Palestine. Ce moment symbolique est néanmoins resté bref puisque l’armée israélienne n’a pas hésité à tirer à balles réelles faisant une dizaine de morts et des centaines de blessés. Une répression qui n’a pas découragé les mêmes d’à nouveau tenter l’expérience le 5 juin pour commémorer le début de la guerre de 1967.

 

Le printemps arabe n’a donc pas oublié la Palestine. Une fenêtre d’opportunité semble en effet s’ouvrir aujourd’hui pour les Palestiniens. Elle est due à la fois aux révoltes arabes, mais aussi à une politique israélienne qui s’auto-discrédite et un mouvement mondial pour le Boycott, le Désinvestissement et les Sanctions (BDS) qui ne cesse de se renforcer. De plus, des débats ont actuellement lieu au sein des diplomaties du monde pour soutenir la candidature de la Palestine à l’accès au statut de membre à part entière à l’ONU en septembre prochain. Une lueur d’optimisme apparait donc soudain pour un peuple qui lutte stoïquement depuis plus de soixante ans pour la liberté, la justice et la dignité.(NJO)

Initialement publié dans le SCIlophone (trimestriel du SCI – Projets internationaux), n°51, juin-juillet-août 2011.

~ par natjanne sur 1 août 2011.

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