En finir avec l’ « industrie de la paix »

Manifestation à Tel Aviv le 10 décembre 2011 suite à la mort de Bassem Tamimi à Nabi Saleh ©Yossi Gurvitz

Qu’est-ce que la normalisation ? Quels en sont les types et les caractéristiques ? Quelles en sont les implications respectives  sur les sociétés palestinienne et israélienne ? La normalisation est au cœur des débats aujourd’hui en Palestine. Sujet de polémique par excellence, son rejet est souvent mal compris, à commencer par le « camp de la paix » israélien ou les tiers internationaux.

Le terme normalisation a ses origines dans le vocabulaire diplomatique où il signifie l’établissement de relations diplomatiques normales entre deux Etats dans le contexte d’un conflit. Suite à la création d’Israël, les Etats arabes refusèrent toute normalisation avec le nouvel Etat et cela, jusqu’à ce que beaucoup considèrent comme la trahison de Sadate lors de son voyage à Jérusalem en 1977 et les accords de Camp David qui s’en sont suivis.

Mais lorsque le terme est aujourd’hui évoqué dans le contexte israélo-palestinien, c’est à une autre réalité qu’il réfère. D’une normalisation d’Etat à Etat, la signification a glissé au niveau du « people to people », des rencontres entre individus. La Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël (PACBI) définit la normalisation « comme la participation à tout projet, initiative ou activité, en Palestine ou à l’étranger, qui vise (implicitement ou explicitement) à rassembler des Palestiniens (et/ou des Arabes) et des Israéliens (personnes ou institutions) sans mettre en exergue la résistance à ou la dénonciation de l’occupation israélienne et de toutes les formes de discrimination et d’oppression commises contre le peuple palestinien ».

 

Normalisation de l’occupation

Ce genre d’initiative s’est développé dans les années 90, dans la période post-Oslo. L’idée était de premièrement renforcer les relations entre les deux peuples dans la perspective de la coexistence future entre deux Etats, palestinien et israélien. Mais l’Etat palestinien n’a jamais vu le jour depuis. Les négociations en sont toujours au même point tandis que parallèlement, l’occupation israélienne se perpétue et que le phénomène de colonisation prend de plus en plus d’ampleur. Dans un tel contexte, la mise en place de projets de normalisation revient à encourager les Palestiniens à se résigner et accepter progressivement l’occupation et la colonisation comme une réalité intangible.
Les jeunes Palestiniens qui participent à ces programmes de rencontres en sortent avec, en plus, quelques amis israéliens mais rentrent chez eux pour retrouver la réalité quotidienne de l’occupation inchangée. Ces programmes permettent souvent à des jeunes, qui n’ont pas souvent l’occasion de voyager, de partir pour quelques semaines à l’étranger. Mais ceux qui, en Palestine, osent parler de leur expérience à leur retour sont de moins en moins nombreux. La répression violente de la seconde Intifada, la construction du Mur, le massacre de la population gazaouie durant l’hiver 2008-2009, chacun de ces événements et bien d’autres encore rendent ces projets de normalisation de moins en moins acceptables aux yeux de la population palestinienne. De leur côté, les participants israéliens s’offrent en quelque sorte une bonne conscience en rencontrant des Palestiniens et aiment à répéter à leur retour en Israël qu’ils « ont des amis palestiniens ».

Ce genre de rencontre n’apporte rien puisqu’il se base essentiellement sur un échange des discours respectifs, toujours en opposition. Pour illustrer légèrement cela par un cliché – mais pas tant que ça – la discussion se conclut généralement par la préparation commune d’un hoummous, point commun entre les deux cultures (pour autant que l’on n’estime pas que le hoummous a été « emprunté » par les Israéliens à la culture palestinienne). Bref, rien qui fasse avancer d’un iota la situation sur le terrain.

Une campagne israélienne pour son image

Si d’une part, elles ne visent en rien la fin de l’occupation, ces initiatives de normalisation sont par ailleurs une excellente vitrine pour Israël qui peut se targuer de coopérer à des projets qui œuvrent pour la paix avec les Palestiniens et/ou les Arabes. Le vocabulaire lié à la normalisation use et abuse en effet du mot paix. Ainsi est-ce le cas, par exemple, du Peres Center for Peace, créé en 1996 par l’actuel président israélien, Shimon Peres, pour promouvoir la rencontre entre les peuples du Moyen-Orient dans le but de « construire la paix par la coopération socio-économique et le développement, par l’interaction d’individu à individu ». Un bien joli programme aussitôt applaudi par tous les naïfs. Mais une arme de guerre de propagande insidieuse pour Israël.
A l’occasion du 10e anniversaire du Centre en 2008, Meron Benvenisti écrivait déjà dans Haaretz :

« Dans l’activité du Peres Center for Peace, aucun effort manifeste n’est fait  pour changer le statu quo politique et socio-économique dans les territoires occupés, tout au contraire: des efforts sont faits pour former la population palestinienne à accepter son infériorité et à la préparer pour survivre sous les contraintes arbitraires imposées par Israël, ainsi que pour garantir la supériorité ethnique des Juifs. Avec une condescendance colonialiste, le centre présente un oléiculteur qui découvre les avantages de la coopération commerciale,  un pédiatre qui reçoit une formation professionnelle dans les hôpitaux israéliens et un importateur palestinien qui apprend les secrets du transport des marchandises via les ports israéliens, célèbres pour leur efficacité, et bien sûr des compétitions de football et des orchestres mixtes d’Israéliens et de Palestiniens, qui donnent une fausse image de la coexistence » (Haaretz.com, A monument to a lost time and lost hopes, 30/10/2008).

Au paradigme d’oppresseur/opprimé, ces programmes préfèrent également celui de conflit, induisant implicitement que les parties au conflit sont sur pied d’égalité. Ainsi s’annonce l’Israel/Palestine Center for Research and Information (IPCRI) dirigé par le très médiatisé Gershon Baskin et qui se présente comme « l’unique think tank conjoint israélo-palestinien de politique publique dédié à la résolution du conflit israélo-palestinien sur la base de « deux Etats pour deux peuples ». Gershon Baskin est décrit par l’AIC comme l’un des plus grands professionnels de l’industrie de normalisation (AIC, The Israeli left as normalizers, 5/12/2012). Sur le site de l’IPCRI, il n’est jamais fait la moindre mention de l’occupation ou de la colonisation.

Le rôle des internationaux

Que ce soit via les programmes Euromed ou via le financement d’initiatives de dialogue « people to people », les Européens ont tendance à encourager ce genre de programme de normalisation. La raison de ce choix est que cela permet de montrer que des efforts sont entrepris sur place pour trouver une solution au conflit, sans pour autant devoir « prendre parti ». Les bailleurs de fonds semblent être aveugles au fait qu’en finançant ce type de programme, ils rendent avant tout service à Israël, qui profite avantageusement du statu quo ainsi préservé.

Dans un document intitulé « l’Union complice – un guide sur les financements UE de l’apartheid », le mouvement BDS cible la façon dont l’UE aide ainsi  à « normaliser » les agressions israéliennes en soutenant ce que les Palestiniens appellent « l’industrie de la paix ». L’UE finance en effet régulièrement des événements et des projets culturels ou autres qui promeuvent la fiction de l’« équilibre » entre les deux parties (BDSmovement.net, février 2011).

Pour rappel, la Palestinian Campaign for the Academic and Cultural Boycott of Israel appelle clairement les internationaux qui soutiennent le BDS à ne participer à aucun programme qui « met moralement et politiquement l’oppresseur et l’opprimé sur le même pied et qui présente la relation entre Palestiniens et Israéliens comme symétrique » (PACBI, Israel’s Exceptionalism: Normalizing the Abnormal, 31/10/2011).

 

La coopération et non la normalisation

L’Alternative Information Center résume bien les principes qui doivent sous-tendre toute collaboration entre Israéliens et Palestiniens (Michael Warschawski, Cooperation not normalization, AIC, 10/1/2012). Tout d’abord, et comme souligné précédemment, il ne s’agit pas d’une « lutte commune pour la paix » mais d’une « lutte nationale palestinienne contre le colonialisme israélien ». Les programmes promouvant l’ « équilibre » entre les deux camps et la « symétrie » sont à exclure. Si des Israéliens participent à des programmes communs avec les Palestiniens, c’est donc sous le leadership et sur la base des principes édictés par les Palestiniens. Or, les revendications du programme de libération nationale palestinien comportent trois dimensions dont aucune ne doit être négligée : la fin de l’occupation coloniale, des droits collectifs et individuels entiers pour la minorité palestinienne d’Israël et le droit au retour pour les réfugiés palestiniens. Ce dernier point est systématiquement rejeté par la gauche sioniste, même si elle se déclare par ailleurs pacifiste.

L’AIC relève également deux tests utiles pour juger de la sincérité de l’implication dans la lutte palestinienne : d’une part, il faut qu’il s’agisse d’une coopération par l’action et non par d’interminables et inutiles dialogues ; d’autre part, il faut que cela inclue l’adhésion au programme BDS, posé aujourd’hui comme priorité par le mouvement national palestinien. (NJO)

Initialement paru dans le bulletin Palestine n°51 (mars 2012) – trimerstriel de l’Association Belgo-Palestinienne.

~ par natjanne sur 15 mars 2012.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :